Je sortis dans la rue et me retrouvai exposé à l'air libre. Immédiatement, le soleil posa ses rayons chauds et accueillants sur moi, me réchauffant le corps et l'esprit dans cette fin de journée automnale. Je me sentais ragaillardi par cette fraîche petite brise qui me décoiffait légèrement. C'était une belle journée pour la saison et elle allait vraiment devenir enrichissante. Ce jour était un grand jour car c'était le jour du jeu de rôle chez Benoit.

Et pas n'importe quel jeu de rôle, l'appel de Cthulhu. C'était déjà la troisième session d'un scénario extraordinaire question ambiance avec une immersion dans un univers glauque et torturé. Comment ne pas aimer jouer des personnages qui doivent se dépatouiller dans des situations surnaturelles à la limite de la folie ? J'avais hâte de me retrouver à cette table, il me semblait qu'il s'était écoulé une éternité depuis notre dernière session.

Et comme si ce n'était pas déjà assez intéressant, Benoit avait mis les petits plats dans les grands ! Musiques d'ambiance, projection d'images nous plongeant dans un sanatorium aussi mystérieux que flippant, accessoires de décoration hétéroclites marquant admirablement l'époque troublée dans laquelle se déroulait le jeu. Bref, on allait passer une super soirée.

Cela faisait déjà un petit bout de temps que je participais à ces séances de jeu de rôle et l'amusement était toujours au rendez-vous. Les autres participants étaient très sympas et le courant était très vite passé. Nous étions entre gens de bonne compagnie et j'étais très heureux d'avoir fait leur connaissance.

Chaque fois que nous nous retrouvions, c'était la même chose. On laissait nos tracas
quotidiens de côté et on se plongeait ensemble dans un univers imaginaire peuplé de créatures fantastiques, d'enquêtes mystérieuses et de combats épiques. Comme pour mes congénères, cela faisait vraiment du bien de se retrouver quelques vendredis par mois pour se remonter le moral à coups de doses de bonne humeur et de franche rigolade.

La tête emplie de toutes ces belles images, je me dirigeai vers ma voiture d'un pas assuré. Mais arrivé à l'endroit où je l'avais garée, je ne la trouvai pas. Étais-je bête, j'avais dû la conduire la veille chez le garagiste pour une petite réparation et je n'avais toujours pas appelé pour savoir où elle en était. Quand je parlais des tracas du quotidien, ceci en était un très bon exemple ! Et évidemment, pas la peine d'appeler le garage un vendredi en fin de journée. Tant pis, ça serait pour lundi. Benoit n'habitait pas si loin, j'allais marcher. Il y aura bien une âme charitable parmi mes potes qui se fera un plaisir de me ramener chez moi.

De toute façon, il faisait beau et j'avais encore à réfléchir à tout ce que nous avions accompli au cours des deux sessions précédentes. Les éléments qui entouraient ce scénario nous plongeaient de plus en plus dans une grande perplexité, pour notre plus grande joie.

La brillante idée de Benoit avait été de nous faire jouer des personnages ayant de multiples personnalités. Pas si simple que cela en réalité, je dirais même un numéro de haute voltige ! Et l'histoire en elle-même venait s'ajouter à la complexité du jeu. Un réveil sans souvenirs dans une cellule capitonnée, des créatures effrayantes n'ayant plus rien d'humain, un asile d'aliénés semblant être coupé du monde. Tout cela était très nébuleux et méritait de cogiter quelque peu.

Alors que mon cerveau en pleine ébullition continuait de se triturer avec tous ces mystères, j'arrivais enfin en vue de la maison de Benoit. Le temps passait toujours plus vite quand on avait l'esprit occupé. Comme d'habitude, les autres étaient en retard car il n'y avait pas leurs voitures devant la maison. Incroyable, malgré le fait que j'avais pris du retard à cause de cette marche forcée, j'étais parvenu à arriver avant eux ! Ils ne changeraient donc jamais...

Je montai les quelques marches qui séparaient la route de la porte d'entrée. Benoit avait enfin réparé sa fosse sceptique. Il était temps car, lorsqu'elle n'était encore qu'un trou béant, une odeur pestilentielle assaillait systématiquement les narines fragiles du pauvre visiteur qui s'aventurait dans cette petite allée. Je frappai à la porte, elle s'ouvrit.

Une petite fille se tenait devant moi, mais ce n'était pas la fille de Benoit, elle lui ressemblait assez fort mais ce n'était pas elle, comment s'appelait-elle déjà ? Zut, j'avais oublié. Peut être était-ce une petite cousine ou encore une copine de classe qui lui ressemblait ? Je n'étais pas un grand physionomiste, de toute façon. Elle devait avoir sept ou huit ans et paraissait un peu effrayée. Visiblement, elle s'attendait à voir arriver quelqu'un d'autre. Sympa.

Je lui adressai mon plus beau sourire et mis une intonation la plus rassurante possible dans ma voix.

"Euh... Bonjour. Je suis un ami de Benoit, il m'attend, je peux rentrer ?"

Ni une ni deux, la petite se retourna et disparut dans le salon en courant, me laissant planté devant la porte comme deux ronds de flan.

"Mamy, Mamy, y a un monsieur dehors. Il veut parler à Benoit."

Mamy ? Ça sentait la réunion de famille, ça. Et moi qui débarquais au beau milieu du jeu de quilles. Je sentis soudain le doute m'étreindre. Et si je m'étais trompé de jour ? Ou bien si Benoit avait annulé à la dernière minute ? Dans mon empressement à venir, je n'avais pas consulté mes mails avant de partir.

Une dame d'un certain âge vint alors se présenter devant moi. Quand son regard se posa sur moi, elle me donna l'impression de me reconnaître et elle me sourit, mais son regard trahissait une certaine tristesse.

"Bonjour, je suis un ami de Benoit. Il m'a invité ce soir pour un jeu de rôle. J'espère que je ne me suis pas trompé de date. On est bien le 11 octobre ? Il n'est pas là ?

"Entrez, je vous en prie. Il est sorti quelques instants. Asseyez-vous, je reviens tout de suite."

Je m'exécutai. Je m'assis dans un canapé confortable qu'elle m'indiqua d'un signe de tête. Elle sortit de mon champ de vision et j'en profitai pour admirer le changement de déco que Benoit avait effectué dans son salon. C'était plutôt joli et très moderne. C'est vrai que la dernière fois, il nous avait montré sa nouvelle cuisine, le salon était sûrement l'étape suivante.

J'entendis la dame parler à voix basse au téléphone.

En tendant l'oreille, je pus comprendre ce qu'elle disait. Je me sentis soudain vidé. Mes épaules devinrent plus lourdes et mes jambes me faisaient mal, sans doute à cause de cette longue marche à pied. Je devins las, terriblement las, au fur et à mesure que mes oreilles entendaient l'horrible vérité.

"Allo docteur ? Oui, c'est Danaë Laville. L'ami de mon père est encore là. Celui qui a Alzheimer. Oui, il vient d'arriver. Il ignore que nous sommes en 2063. Il croit à nouveau que mon père est toujours vivant et qu'il va participer à un jeu de rôle. Non, il n'a pas l'air dangereux. Oui, merci docteur, je vous attends."

C'est alors que, assis seul dans ce canapé trop moderne, ayant pris cinquante ans en quelques secondes, des larmes se mirent à couler le long de mes joues.