medcityDark
Auteur: ClefJ

Une bruine pénétrante embrumait la nuit d'Osta-Baille. Adossé à un mur de briques, Killian reprenait son souffle. Les trois ruffians avaient bien failli l'avoir cette fois. Fourbu par cette longue course, il pensait à l'issue de sa joute et au pauvre gosse qui avait goûté de sa lame. Des années qu'il n'avait plus vu autant de sang jaillir d'une plaie.

Sa tranquillité s'arrêtait donc là. Ce havre de paix qu'il n'avait pu chérir que deux années durant prenait fin ce soir. Il devait fuir, sans se retourner. Il savait que tôt ou tard, les duellistes de Ragnar le coinceraient s'il restait dans les murs de la ville.

Tout allait pourtant si bien jusqu'ici. Il avait pu oublier. Les années de garnison, les aurores sanglantes des champs de bataille, l'odeur de la sueur et de la merde au petit matin. Tout était oublié.

medcityDark
Auteur: ClefJ

Une bruine pénétrante embrumait la nuit d'Osta-Baille. Adossé à un mur de briques, Killian reprenait son souffle. Les trois ruffians avaient bien failli l'avoir cette fois. Fourbu par cette longue course, il pensait à l'issue de sa joute et au pauvre gosse qui avait goûté de sa lame. Des années qu'il n'avait plus vu autant de sang jaillir d'une plaie.

Sa tranquillité s'arrêtait donc là. Ce havre de paix qu'il n'avait pu chérir que deux années durant prenait fin ce soir. Il devait fuir, sans se retourner. Il savait que tôt ou tard, les duellistes de Ragnar le coinceraient s'il restait dans les murs de la ville.

Tout allait pourtant si bien jusqu'ici. Il avait pu oublier. Les années de garnison, les aurores sanglantes des champs de bataille, l'odeur de la sueur et de la merde au petit matin. Tout était oublié.

Dans le quartier festif de Dïol, Killian avait ouvert sa taverne, « La balafre ». Rapport au souvenir que le métal d'une dague avait laissé sur son visage. Ses anciens compagnons de régiment y avaient leurs habitudes. Un lieu dans lequel les soldats, d'où qu'ils venaient, étaient les bienvenus. Certains soirs, ça castagnait un peu. L'un ayant pipé les dés, l'autre sorti une carte de sa manche. Mais cela restait toujours d'une cordiale virilité, un échange de bonnes torgnoles sans trop de casse. Les filles servaient à boire et les gars les chambraient lourdement, c'était l'usage. Aux petites heures du matin, tout le petit peuple de son bouge entamait des paillardes. Les ribaudes n'étant pas les dernières à crier « foutre » ou « vît » jusque dans la ruelle.

Ah que ses nuits étaient belles, à la bière ou à l'hydromel. Il avait aménagé une porte spéciale, à côté de sa cave à vin. Les plus téméraires de ses clients y avaient leur accès aux égouts. Sans que Killian pût jamais le vérifier, on y trouvait bien plus de stupre qu'en surface. Du moment que la porte était gardée, il n'y voyait qu'un peu de revenus supplémentaires.

Ses habitués étaient des amis. La plupart encore actifs alors que lui même était réformé. Si d'aventure, un bourgeois venait à rentrer, d'un seul regard il comprenait qu'à « la Balafre », on ne sert que le brave. Pour la bourgeoise, on pouvait s'arranger.

C'est un de ces arrangements qui mena Killian, ce soir, à quitter la ville.

« Putain de petite peste ! Que les vers te pourrissent le con ! » La pluie eût le plus grand mal à assourdir son cri. La rage prit le dessus, outrageant sa prudence.

Le souvenir douloureux des yeux pétillants de Cassandre Legoff, la fille du maître d'armes, éclata comme une migraine. Il aurait dû la sortir. Quelle erreur ! Avait-elle seulement vingt ans ?

L'incident datait d'il y a quelques jours, mais la succession d'infortunes qui s'en suivirent oppressa encore, et plus que jamais, la poitrine de Killian. Le sang lui monta au visage, oscillant entre colère et honte. Il s’asséna un coup de poing sur la poitrine, laissant filer un « J'suis vivant, bordel ! Vivant ! ».

Ce soir là, les jupons trop blancs de la donzelle avaient fait leur apparition dans la salle principale alors que le joueur de bignou entamait pour la troisième fois le chant des matelots du Morgacht. Ses joues empourprées et son sourire curieux lui donnaient l'air d'une fugueuse. Rien qui n'effraya les quarante soldats éméchés et bruyants, entassés sur les banquettes.

Elle vint droit au bar et commanda un « serpent flambé ». Mélange de vin et de gnôle à cinquante cinq degrés. Le redoutable breuvage était réservé aux costauds qui voulaient rattraper leurs amis dans la course à l'ivresse. Les permissions étaient parfois un peu trop courtes.

Killian, l'air blasé du tenancier qui a tout vu lui servit un « Tu as quel âge, pucelle ? » Elle en perdit immédiatement son sourire amusé pour rétorquer un « Passé l'âge de jouer avec le feu, et, Monsieur, il y a bien longtemps de cela ! »

Des rires gras s'évadèrent du bar. On lui servit son premier quart. Bien corsé, bien flambé, bien bu. Elle s'amusa, car « la Balafre » était un endroit ou l'on s'amusait. Elle riait beaucoup et les gars rassemblés riaient de plus belle. Elle était la mélodie de la nuit, lorsqu'aucune partition ne pouvait plus être jouée. Elle résonnait de tout son être et faisait briller bien des regards. L'Alcool aidant, elle ne fut bientôt plus en mesure. Elle ne fut plus dans le tempo. Elle fit des contretemps et fausses croches au point d'en vomir abruptement, arrosant de fiel son corsage serré.

Killian lui demanda s'il fallait la faire escorter chez elle. Elle baragouina des sornettes dans une négation absolue de son état plus que second. Il fit en sorte que l'escorte fut discrète et choisit Falko, son ami d'enfance, pour la raccompagner à sa porte.

Lorsque Falko revint, plus d'une demie-heure plus tard, il avait l'air inquiet. Il raconta avoir raccompagné Cassandre à l’académie des Arts de l’Épée. Son nom, Legoff, sonnait maintenant bien plus clair ! C'était la fille du Maître d'Arme et duelliste d'exception Ragnar Legoff !

Killian se souvenait avoir secrètement assisté à ses leçons, caché dans les branches des jardins de Tradail. Trop jeune et trop pauvre pour prétendre aux cours du Maître, il reproduisait le soir, avec un bout de jonc, ce qu'il avait retenu de ces moments volés le jour. Et force est de croire qu'il excellait, cet espionnage discret lui permit tout d’abord de se défendre. Rapidement, il fut capable de copier les passes sournoises de Ragnar. Et sans avoir jamais touché une lame, il eut les plus grandes facilités lorsqu'il s’engageât pour la première fois, comme escorte d'un convoi.

L'honneur de sa fille n'ayant pas été mis à mal, Killian s’inquiéta tout au plus des quelques remontrances qu'il pourrait encourir si la jeune fille vendait la taverne qui l'avait abreuvée. Ce ne fut pas le cas. Ce fut bien pire !

tavern
Auteur: Satibalzane

Alors que l'heure de fermer arrivait, Killian mit à la porte les derniers soiffards. Il paya le personnel, y compris son ami et associé Falko. Il était sur le point de tirer les verrous de la grande porte lorsqu'il entendit des plaintes résonner dans la ruelle. Des coups rapides et francs s'ensuivirent. Il ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec Cassandre, son nez pissait le sang. Un mélange de sanglots et de jurons étouffés firent rapidement poindre à Killian l'odeur douce amère des emmerdes. Une autre jeune fille la soutenait par le bras. Au moins, celle-là avait l'air bien plus lucide.

Pourquoi les fit-il rentrer ? Par quelle méprise funeste ? Le sens du devoir ? Un instinct paternel déplacé ? Un élan protecteur éthylique ? Les premiers pas qu'elles firent à « la Balafre » après la fermeture scellèrent son destin. Il en était maintenant plus que conscient.

La plus jeune déclara s'appeler Sibylle et être la cadette de Cassandre. Une rouste paternelle serait à l'origine du visage déconfit de son aînée. Si c'était le cas, le Maître d'Armes n'y allait pas de main morte. Cassandre souillait de sang frais sa robe bien trop chère pour l'endroit.

Killian les menât en arrière-cuisine, où une salle d'eau avait été aménagée. Il les laissa se rafraîchir, demandant à la cadette d'être prompte, pour les conduire toutes deux à la garde.

Quelques longues minutes s'écoulèrent. Des minutes bien féminines, cadencées de chuchotements et de pleurs. Il les mit à profit pour vider deux grandes cruches d'hydromel et établir un plan.

Lorsqu'enfin les donzelles sortirent, la lumière du matin lançait des rayons piquants aux vitres sales de « La Balafre ». Killian se sentait las. A tel point qu'il remit son plan à quelques heures. Dormir un peu, puis trouver la garde. Leur raconter et laisser les choses en l'état. Telle serait sa conduite. Dans quelques petites heures.

Un violent fracas le tira du sommeil. Quelqu'un défonçait sa porte. Si ce n'était le cas, quelqu'un essayait et la gueule de bois de Killian faisait le reste.

Il se leva péniblement, rassembla son courage et un morceau de drap pour couvrir sa nudité. Il parvint miraculeusement au seuil de la taverne et fit prestement glisser les verrous pour que le bruit cesse. Un garde en arme lui faisait face. Il y avait une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, il connaissait le gaillard. La mauvaise, il n'avait aucun souvenir des dernières heures.

D’une voix forte (trop forte pour treize heures du matin), le costaux roux, un ancien de régiment, lui demanda avec empressement :

 – Tu as vu les filles Legoff ?

Killian hésita avant de répondre pâteusement :

– Je crois que oui... hier... ce matin... Ch'sais plus bien. C'était à la fermeture.

Un des baraqués derrière le roux scanda :

– On entre et on vérifie tout ça !

Les instants qui suivirent furent brumeux. Quelques bousculades, des cris de gardes, des cris de filles, des « laissez-moi m'habiller », des « retournez-vous je vous dis ! » Un grand désordre auditif que n'adoucissait pas le regard bienveillant du grand rouquin. Il s'appelait Carotte. Sûr que c'était pas son vrai nom, mais les vrais noms ne vous reviennent pas après deux bonnes cruches d'hydromel.

Carotte ne chercha pas trop à adoucir le ton :

 – Putain, vieux, tu sais quel âge elles ont ?

– Nan, et je m'en tape. C'est pas ce que tu crois.

– Et tu sais ce que je crois moi ? C'est que t'es sérieusement dans la merde.

– Elles ont dormi ici, c'est tout...

Killian n'était pas certain de ce qu'il avançait mais il valait mieux que la vérité se rapproche de sa dernière phrase marmonnée.

– Le paternel a cogné sur la Cassandre et l'autre me l'a ramenée pour pas qu'il la finisse... J'avais l'intention de vous refourguer les frangines ce matin, le jour se levait quand elles se sont radinées en chialant.

– Ben mon vieux, t'as les neurones atteints. Qui va croire que le Legoff, il cabosse ses princesses ?

– M'en fous, je te dis que le vrai, ma tête... heu... ma main sur un billot ! Le vrai.

Carotte prit une longue pause et reprit très bas :

– J'vais essayer de t'arranger ça, mais je promets rien, vieux. Reste ici avec un de mes gars.

Il était sorti avec les deux filles, emballées dans des draps et des morceaux de robes pas très glorieuses. Il avait l'air plutôt embarrassé par la situation. Killian avait eu le regard de la dorade, mais de celles pas très fraîches qu'on trouve au port, tard dans l'après midi, sur les étals déserts.

Le temps que le mal de crâne lui passe, la situation avait stagné mollement. Les heures étaient passées au rythme lent des tasses de café. Il en a même offert une au pignouf en faction devant sa porte. L'après-midi arrivait à son apogée, le soleil allait se faire voir de l'autre côté de la mer. Et c'était tant mieux !

Carotte revint avec des nouvelles. Ni excellentes, ni médiocres. « T'es consigné ici tant que toute cette histoire n'est pas claire » avait-il déclaré, entre deux pichets. Et Killian avait pu ouvrir boutique à l'heure. Quel barouf ça aurait pu être si les habitués avaient trouvé un garde devant la porte du bouge. A coup sûr, la ruelle aurait chanté du « coup de boule ». Mais ce n'était pas arrivé.

La nuit fut plutôt calme, et Killian se réjouit de pouvoir fermer tôt. Il avait besoin de repos et d'une bonne dose de lucidité pour affronter la suite.

Cette satanée suite arriva à l'aube. Trois jeunes nobliaux, débarqués des beaux quartiers. Frais comme des blés au printemps et guindés dans leurs armures hors de prix. « Messire Legoff demande réparation » dit le plus avancé, une mèche blonde au vent. « Réparation de quoi ? » rétorqua Killian sarcastiquement « Nous n'avons pas d'atelier ici, seulement du bon vin ! ».

L'éphèbe reprit fermement :

 – Sa fille Cassandre affirme avoir été corrompue en ces lieux et son mariage avec le Sieur Arweal est maintenant compromis.

– C'est bien ce que je pensais, rien qu'on puisse réparer, donc.

– Ne jouez pas au plus malin, Sieur Killian O'Doharth ! Il est d'honneur la chose à réparer !

Sa mèche flottait comme une voile, ponctuant de petit sursauts la véhémence de son propos. Killian ne se démonta pas :

– La donzelle s'est corrompue toute seule, si c'est là l'objet de votre visite, et je n'ai rien fait que lui porter assistance et la loger, quand sa cadette la chaperonnait...

– Sa cadette, dites-vous, s'en trouve traumatisée d'avoir subi vos avances alors qu'elle se forçait à sortir sa soeur de votre antre ! Que tout soit dit monsieur ! Elles sont sorties à moitié nues !

– Et sous bonne garde, partez et dites à votre maître que je ne me battrai pas. Je n'ai pas d'honneur à défendre.

Killian savait qu'il allait à la mort aux premiers fers échangés avec Ragnar. Le nobliau poursuivit, sur le ton de la conspiration :

– Il se dit que cet honneur vous l'avez perdu sur une colline, lors de votre dernière campagne ? Lorsque vous fûtes dernier des survivants de votre section ? A part cette vilaine cicatrice qui vous divise la joue, avez vous seulement une marque de combat ? N'est-ce pas fuir le seul art que vous maîtrisez ?!

A ces mots, Killian sentit le sang affluer dans ses veines. Il laissa l'énergie monter suffisamment pour botter copieusement les six fesses qui furent trois culs roses, pour faire trois culs... bleus !

Il attendit assez longtemps derrière eux pour entendre la menace. « Nous reviendrons très vite ! Killian O'Doharth ! Et te battre, tu te battras ! L'honneur de Cassandre sera sauf ! Foutre ciel, il sera sauf ! ».

Carotte revint vers midi, lui assénant la suite comme autant de mornes sentences. « Cassandre est cloîtrée dans sa chambre, Elle ne parle à personne. Sibylle a parlé au prévôt. Elle a couvert sa soeur et disculpe son père quant aux coups. Le juge l'entendra demain. Même si la Cadette ne déballe pas ce qui s'est passé dans cette chambre, il t'en coûtera au minimum la corruption des deux chipies, j'voudrais pas être à ta place, vieux ! Un an de cave, au minimum ! »

Il siffla le fond de son pichet et laissa Killian a ses remords. « ... Ce qui s'est passé dans cette chambre... » La phrase résonnait dans son esprit comme les échos d'un cauchemar. Il se torturait pour se rappeler d'un détail. Même un seul. Mais rien ne revint.

L'hydromel, ses épices et l'infime proportion de venin d'abeille avaient effacé les heures passées en compagnie des deux filles. Il se mordit la main pour ne pas crier.

A l'ouverture de la taverne, Killian avait pris sa décision. Il ne passerait pas une seule seconde en prison. Il annonça à Falko qu'il allait s'absenter, lui confiant la gestion de l'établissement. Il avait entière confiance en lui. Il ne lui donnerait pas d'adresse, ni de destination et les deux amis scellèrent leur accord par un boc du meilleur vin. Leurs yeux trahissaient l'émotion du moment et Falko du haut de ses deux mètres, lança une blague grivoise pour mettre un terme à leurs adieux.

Killian avait ramassé quelques affaires à la hâte. Ses deux lames, son plastron et ses cuissardes de cuir usé. Sa vieille cape de laine et une besace remplie du strict nécessaire. La bourse qui pendait à sa ceinture contenait la moitié de ses économies, le reste était pour Falko.

Il contempla son reflet dans le miroir. Il y vit un soldat fatigué. Comme fourbu par une trop longue route, comme épuisé par d'incessants combats. Il avait pourtant fait deux années de pause, deux années pleines de rires et de chansons. Son regard sombre s'attarda sur son visage. Il passa le revers de son index machinalement sur cette ligne craquelée. Il frissonna. Il avait cru à tort qu'il ne reprendrait plus la route, qu'il n'aurait plus jamais à se battre pour subsister. Et pourtant, une alarme sonnait déjà faiblement en lui. Discrète mais présente. Celle des derniers instants avant la bataille, celle qui appelle le sang. Il savait, quoiqu'il se passe, qu'il passerait son temps à la faire taire. Sans forcément y arriver.

Il sortit de la taverne à minuit passé. La pluie glacée l'accueillit comme pour le décourager. Il battit le pavé d'un pas résolu mais alors que la ruelle n'était pas encore derrière lui, que l'enseigne de « LaBalafre » était encore visible, il vit se découper trois ombres. Une de celles-ci s'avança. Le jeune blond méprisant avait les cheveux collés sur le front. L'eau ruisselait sur son regard sournois alors qu'il tirait son épée au clair. Ses compagnons d'infortune l'imitèrent.

« ding, ding, ding, ding... » Killian avait fait taire son alarme. De ses deux lames il avait tranché vif, avant de sauter et de courir. Osta-Baille avait entendu des hurlements. De rage et de colère. De douleur et d'agonie. Sans doute que trois jeunes fous, rompus au techniques de Ragnar Legoff, étaient un défi trop présomptueux pour un échauffement. La raison avait dicté à Killian de filer plus loin.

Mais la ville ne verrait plus de sitôt ces arrogantes mèches blondes importuner les braves gens. Adossé à un mur de brique, Killian reprenait son souffle.

Les bruits de bottes se rapprochaient. Il n'avait plus ses sens de soldat mais pouvait encore sentir l'hésitation et la peur rien que dans les bruits de ces pas-là.

Encore trois mètres.

Deux...